08 juillet 2006

Le lieu de mémoire, Dreyfus, Zola et Coluche


Tout faux! La présidence a annoncé hier, mercredi 5 juillet, que Dreyfus n'entrera pas au Temple de la" Patrie reconnaissante" : triste misère. Tout porte à croire que le Panthéon ne sert plus à rien, à l'heure où, précisément, il pourrait être fort utile à la Nation française.

Encore faudrait-il s'accorder sur l'utilité d'un tel monument? Le titre d'un article de Mona Ozouf est à ce sujet particulièrement éloquent : Le Panthéon ou L'école normale des morts . Cet article montre comment l'on a fait une utilisation du Panthéon aussi large qu'est la distance entre la rue d'Ulm et le monument en question (autrement dit, très limitée). Remettre en cause les grands hommes qui reposent au Panthéon n’a aucun sens ; Voltaire, Rousseau, Braille, Berthellot et Malreaux y ont leur place, tout comme Zola.

Zola, l'auteur de célébrissime J'accuse, dans L'aurore, journal qui si ne m'abuse entre les mains d'un certain Clémenceau. Cette considération nous renvoie en plein coeur du débat concernant l'admissibilité (les normaliens comprendront ce pied de nez) de Dreyétait alorsfus au sommet de la montagne Sainte-Geneviève. Dreyfus doit rentrer au Panthéon. Dans son livre Alfred Dreyfus, l'honneur d'un patriote, édité chez Fayard, l'historien Vincent Duclert plaide en faveur de l'entrée de Dreyfus. Son livre, comme le souligne Roger Cohen dans son éditorial (Page Two) du International Herald Tribune de ce jeudi 6 juillet, montre bien que Dreyfus n'est pas, selon la vision largement répandue, la victime passive, témoin de sa propre tragédie, mais bien le champion de son innocence.

Mais à la rigueur, qu'importe! Le Panthéon est un outil au service de la cohésion nationale, et non pas le témoin de pierre d'une prétendue vérité. Peu nous importe le rôle précis de Dreyfus. La République a une prétention, nous faire vivre ensemble. Dès lors, faire rentrer Dreyfus au Panthéon est un acte courageux. Jean-Louis Lévy, le petit-fils de Dreyfus, a peur, nous rapporte Roger Cohen toujours dans le même éditorial. Sa peur est motivée par l'éventualité du développement d'une vague d'antisémitisme si Dreyfus serait amené à rentrer au Panthéon. À juste titre, le climat qui règne en France a de quoi effrayer, et l'affaire Ilan Halimi en a témoigné de manière dramatique. Effectivement il peut y avoir confusion sur la nature du Dreyfus que l'on ferait rentrer au Panthéon : s'agirait-il du juif Dreyfus, ou du fonctionnaire Dreyfus, amoureux de la République et fidèle à ses origines juives, comme il est souligné Pierre Birnbaum dans un article du Monde? Oui la question pose problème, mais ce problème est un faux problème en réalité. Il va de soi qu'en vertu de la loi de 1905 c'est le second Dreyfus qui serait panthéonisé, et non pas le premier, et chaque citoyen responsable saurait s'en rendre compte. Ce serait au passage une belle occasion de battre le rappel de cette loi.

Certes Dreyfus n’a rien d’un grand homme, d’ailleurs les opposants à son intronisation au Panthéon soulignent bien le fait qu’il s’agit d’une victime. Après tout, il est vrai que Dreyfus n’est rien d’autre qu’un militaire juif alsacien, tout ce qu’il y a de plus commun, et certains auront raison de souligner la morosité du personnage. Mais Dreyfus n’est que la forme, la question de fond est celle des modalités d’utilisation des lieux de mémoire comme le Panthéon. Il existe à Paris une statue de Dreyfus, boulevard Raspail, on passerait à côté sans même la remarquer. Ce n’est pas comme cela que l’on entretient le souvenir des combats républicains passés. En revanche, ce n’est pas parce qu’un fronton prône une condition d’admission, dont les limites ne sont pas clairement définies, que l’on doit se cantonner à une utilisation trop étroite du lieu de mémoire. Qu’est-ce qu’un « grand homme » ? On doit faire preuve de flexibilité, car les définitions les plus strictes conduisent souvent à l’immobilité, et que l’on le veuille ou non, tout change, et disparaît ce qui n’est pas capable d’accompagner la marche forcée de ces évolutions.

Il semble que l'Elysée, qui n'a pas justifié avec solidité la non intronisation de Dreyfus, frileuse, fragilisée par une fin de règne difficile, soit en train de commettre une erreur profondément indigne. La présidence paraît s'effrayer de prendre la responsabilité d'une recrudescence de l'antisémitisme, mais si recrudescence il y a, ce ne sera jamais sans un débat, et un débat a toujours le mérite d'agiter les neurones des citoyens car ceux-ci en ont besoin. Le débat, c'est aussi l'essence de la démocratie, et la démocratie, l'essence de la République. La position de l'Elysée est par conséquent inacceptable, et l'on voit bien à quel point l'idée de notre nation, ses mythes et ses dieux, échappent aux mains des pouvoirs publics qui n'osent plus les instrumentaliser à des fins lucratives pour l'ensemble de la communauté française.

Le secrétariat général de l'Elysée se défend d'une telle position, et ne se justifie qu'autour du débat historiographique autour du personnage de Dreyfus, ainsi que par le fait que ses défenseurs Zola, et Jaurès, sont au Panthéon. Voilà encore une considération inutile qui montre que l'on a toujours pas compris comment se servir de cet outil formidable qu'est le Panthéon.

Le Panthéon pourrait être mille fois mieux instrumentalisé. Le problème est que l'on y fait plus rentrer d'hommes fédérateurs. A quand la panthéonisation de Coluche? Et il ne s'agit pas ici d'une mauvaise blague, mais d'une idée qui pourrait, il me semble porter ses fruits. Quoi de tel qu’un comique, acteur, homme de cœur, véritable incarnation de la solidarité, pour raviver un sentiment de fierté, d’appartenance, réveiller le sens des responsabilités et du respect d’autrui. Il est vrai que tout ne va pas si mal, après tout la France est en finale, mais envisagera-t-on, un jour, de faire rentrer Zidane au Panthéon? Sur cette conclusion prématurée, veuillez m'en excuser, je vous remercie de m'avoir lu.